À Rijeka, le yacht de Tito, le Galeb, bientôt remis à flot

Si les courants d’extrême droite se battent pour effacer toute trace de l’héritage yougoslave et socialiste de la Croatie, en particulier celui de Josip Broz Tito (même la plaque portant son nom a été retirée d’une des principales places de Zagreb !), la Ville de Rijeka a quant à elle entamé un projet ambitieux : réhabiliter le Galeb, le yacht du maréchal, et le transformer en musée.

Un colosse de ferraille qui traîne à quelques pas du centre-ville de Rijeka. Un bateau amarré depuis des années dans le port qui, même immobile, suscite l’intérêt et provoque la polémique. C’est le Galeb (« La Mouette »), le yacht du maréchal Tito, l’ancien dirigeant de la Yougoslavie socialiste.

L’état du navire laisse à désirer. Dehors, de la peinture écaillé, un pont à moitié couvert de ciment pour éviter que la charpente ne s’écroule, partout de la rouille. Dedans, une odeur de renfermé, des cabines en désordre aux relents de moisi. Le mobilier est abîmé, difficile de savoir où ont échoué les lits et armoires des matelots.

En 2014, on estimait que le Galeb était trop cher à entretenir : des articles circulaient dans la presse assurant que le navire serait bientôt coulé et transformé en attraction touristique pour les plongeurs. Or, le Galeb connaîtra meilleurs jours devant lui : ils sera bientôt rénové et réaménagé en bateau-musée.

Un projet ambitieux de la Ville de Rijeka, financé par des fonds structurels de l’Union européenne, a rendu possible le sauvetage du navire grâce à un investissement de cinq millions d’euros, soit 85 % de la somme nécessaire pour restaurer le Galeb. D’ici mi-2019, le yacht, qui sera désormais amarré au centre du port de Rijeka, abritera un musée, mais aussi des activités commerciales, restaurant, hôtel, boutique de souvenir.

Si le yacht fait partie du patrimoine culturel de la République de Croatie, la Ville de Rijeka en est propriétaire. Rijeka l’a acheté en 2009 pour 150 000 dollars. En 2014, la Ville a voulu proposer le navire en concession, mais n’a pas pu trouver un investisseur prêt à payer dix millions d’euros pour le remettre d’aplomb. Jusqu’à présent, pour la maintenance, le coût du personnel, etc., quelque 9 136 543 kuna (environ 1, 2 millions d’euros) ont été dépensés.

Mais Rijeka ne compte pas faire de profits sur Galeb. Certes, le restaurant, l’hôtel et la boutique seront gérés par des concessions qui paieront leur loyer à la Ville, et les billets du musée ne seront pas gratuits. Mais le but ultime est que l’histoire du navire sorte de l’oubli.

Un passé extraordinaire

« Ce navire a eu beaucoup de chance et de malchance d’avoir été le yacht officiel de Tito », estime Nikolina Radić Štivić. « C’était une merveille technologique de son temps. Il a un passé intéressant, avant et après Tito. Imaginons que le bateau n’ait pas été le celui de Tito. Aurait-il fait partie du patrimoine culturel ? C’est possible… »

Le Galeb peut en effet se vanter d’un passé extraordinaire. Construit en Italie en 1936 comme navire marchand transportant des fruits et légumes, il a acheminé de la nourriture en Libye pendant la Seconde Guerre mondiale, avant d’être torpillé, puis envoyé à Trieste pour y être réparé. Après la capitulation de l’Italie, les Allemands se sont emparés du navire et l’ont transformé en mouilleur de mines. En 1944, il a été coulé dans le port de Rijeka et, en 1948, il a connu une nouvelle vie comme navire de guerre de l’armée yougoslave.

De 1953 à 1979, c’était le bateau officiel de Josip Broz Tito. Quand la Yougoslavie s’est disloquée, il est parti au Monténégro. Avant que Rijeka ne le rachète, il a appartenu à un armateur grec qui souhaitait en faire son yacht privé et l’a conduit au chantier naval de Rijeka pour réparations. L’armateur a fait faillite, et le bateau est resté au port.

« Nous voulons représenter son passé dans toute sa complexité », explique Kristina Pavec, employée au Musée de la Ville de Rijeka, l’institution qui gérera les fonds du futur musée. « Il y aura plusieurs parties thématiques dans le musée : la chronologie du passé du navire depuis sa construction jusqu’à l’éclatement de la Yougoslavie, la vie quotidienne sur le bateau, comment le personnel se préparait pour les voyages, quels vêtements ils portaient selon les pays où le navire accostait… On va aussi montrer la partie concernant le Mouvement des non-alignés, car on suppose que des décisions importantes ont été prises sur ce bateau. Juste avant la première conférence du Mouvement, en septembre 1961 à Belgrade, le Galeb a entrepris un voyage de 72 jours le long de l’Afrique. Il y aura enfin une partie consacrée à Rijeka après la guerre. »

 

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