Art naïf en Croatie : de la révolte sociale au kitsch touristique

12 août 2018

L’art « naïf » de la Podrava a connu un immense succès après la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui réduite à quelques clichés pour touristes, cette peinture paysanne plonge ses racines dans l’engagement social des artistes croates et la volonté de faire naître un art issu du peuple.

En mai 2018, la Galerie d’art naïf du village de Hlebine, situé dans la région de Podrava (comté de Koprivnica-Križevci, dans le nord-est de la Croatie) a célébré son cinquantième anniversaire. Pour l’occasion, une grande exposition était organisée au Musée national de Zadar. La présentation du travail de trois générations d’artistes naïfs dans cet écrin historique situé en plein centre de Zadar était d’une grande importance pour la commune de Hlebine, ce qu’a bien montré le grand nombre d’habitants du village qui ont pris la route de la côte. Les artistes, leurs amis et familles, des représentants de la ville de Koprivnica et du comté, la maire et le curé de Hlebine se sont pressés aux discours d’inauguration de l’exposition.

L’art naïf a pourtant commencé à se développer en Croatie bien avant 1968, année de fondation de la Galerie. Il résulte d’une longue histoire, notamment du travail politique des artistes dans les campagnes, qui se développa au moment où « l’art professionnel » commençait à remettre en question ses propres conventions, sa fonction et son but dans la société. À la fin des années 1920, avait fait irruption un important mouvement d’artistes en révolte contre les dogmes poussiéreux et la production d’un art servant à la promotion de la dynastie des Karađorđević et au concept de yougoslavisme intégral, mais aussi contre un art destiné à orner les salons de la bonne bourgeoisie yougoslave au fait des dernières modes parisiennes. C’est grâce à leur engagement qu’apparut pour la première fois sur la scène yougoslave une résistance articulée et manifeste au « dilettantisme artistique » (la copie bête et méchante des maîtres français) et à « l’hégémonie culturelle », c’est-à-dire l’imposition de la culture dominante du centre aux petits peuples et pays, supposés plus « arriérés ».

Cette révolte était principalement portée par l’Association des artistes de la Terre, qui fit scandale en introduisant pour la première fois dans l’expression plastique la représentation des catégories opprimées et des relations de classe. Leur mode d’expression anti-bourgeois et anticlérical transcrivait sous forme plastique les problèmes du prolétariat, qu’il s’agisse de la classe en pleine expansion des miséreux urbains entassés dans les bidonvilles de Zagreb autour des centres industriels ou de la classe paysanne, qu’une réforme agraire conservatrice et mal appliquée avait précipitée dans une misère noire. L’engagement de ces artistes ne se limitait pas à la représentation de thèmes prolétariens : conformément au principe de l’art intégral, ils se rendirent dans les campagnes, notamment à Hlebine, pour encourager les paysans à peindre eux-mêmes leur dur quotidien. L’histoire de l’art parle d’une « école de Hlebine ». Il ne s’agissait pourtant pas d’une transmission des savoirs pratiques et conventionnels enseignés aux Beaux-Arts (perspective, anatomie, clair-obscur, composition, dessin, etc.), mais bien plus d’une forme de travail politique encourageant les villageois à représenter leurs expériences sociales grâce à la technique traditionnelle de l’huile sur verre. C’est ainsi qu’avec Franjo Mraz, Ivan Generalić et Mirko Virius apparut la première génération des peintres de Hlebine, dont le travail marqua la genèse de l’art naïf yougoslave, qui acquit une reconnaissance mondiale après la Seconde Guerre mondiale et que les critiques français qualifièrent de « miracle yougoslave ».

Or pourquoi cela a-t-il précisément été dans l’entre-deux-guerres que la question paysanne a fait irruption dans l’art de manière articulée et critique ? La vie des paysans n’était-elle pas déjà bien difficile auparavant ? Une partie de la réponse à cette question se trouve peut-être dans l’évolution de la peinture de Jean-François Millet (1814-1875), membre de l’école de Barbizon, qui introduisit au XIXème siècle les thèmes paysans dans la peinture française. En effet, Millet représentait initialement la campagne sous la forme de paysages arcadiens idéalisés, mais son approche changea radicalement après les révolutions de 1848, qui éveillèrent aussi dans les campagnes la conscience de la position opprimée de la paysannerie et un espoir de changement. Le travail de la terre et les rudes conditions de vie des paysans sont brusquement devenus un thème central de l’œuvre du peintre français.

Ce n’est donc pas un hasard si la naissance de l’école de Hlebine a lieu à une période de forte agitation du mouvement paysan et ouvrier. Les peintres de Hlebine, Franjo Mraz, Ivan Generalić, Krsto Hegedušić ou Mirko Virius étaient très liés à l’aile gauche du Parti paysan croate et au Parti communiste, ce qu’ils payèrent par leur incarcération dans des camps lors de l’occupation fasciste du pays : Mraz fut déporté dans le camp Danica de Koprivnica, mais il réussit à s’échapper en sautant du train et rejoignit les partisans, Hegedušić fut envoyé en camp à Gospić, Generalić croupit dans divers camps et prisons, et Virius fut assassiné dans le camp de Zemun.

Dès le lendemain de la Seconde guerre mondiale, il ne reste dans la peinture de Hlebine plus grand-chose de la tradition de la première génération : l’engagement et le drame social se réduisent comme peau de chagrin, pour laisser la place à des thèmes rustiques, bucoliques et idylliques.

« Aujourd’hui, pour l’essentiel, on fabrique contre du bon argent de jolies petites vignettes bien plaisantes, des images joyeuses et sirupeuses… », reconnaissait Krsto Hegedušić. Une critique encore valable aujourd’hui. La troisième génération des peintres de Hlebine a elle aussi renoncé à tout engagement et peint de plaisantes images de champs de blés avec coquelicots, des scènes romantiques de gens du voyage à l’orée du village, voire même les orfèvres de la Drave dans des paysages fantastiques qui attendent naïvement le chaland.

(Source Courrier des Balkans)

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