Économie : le naufrage d’Agrokor va-t-il faire chavirer la Croatie ?

(Source Courrier des Balkans)

C’est le navire amiral du capitalisme croate qui est en train de sombrer. L’homme le plus riche du pays, Ivica Todorić, est endetté jusqu’au cou, et son groupe Agrokor, qui représente 15% du PIB national, est au bord de la faillite, l’essentiel de la dette étant détenu par la banque russe Sberbank. Seuls l’État croate (et Vladimir Poutine ?) pourraient encore sauver le groupe.

Il y a bien peu de choses sur lesquelles le HDZ et le SDP parviennent à s’accorder, mais il est pour eux une vérité indiscutable : l’intérêt d’Agrokor, c’est l’intérêt de la Croatie. Le groupe d’Ivica Todorić emploie 60 000 personnes, dont 40 000 dans le pays, et les revenus annuels d’Agrokor représentent 15% du PIB croate. Vendredi 24 mars, la ministre de l’Économie, Martina Dalić, a annoncé que le gouvernement allait adopter une lex specialis pour tenter de sauver le groupe. Ultime sauveur, le Premier ministre serbe Aleksandar Vučić a même annoncé qu’il parlerait du dossier Agrokor lors de sa rencontre avec Vladimir Poutine, ce lundi 27 mars…

Les milieux d’affaires en sont pourtant convaincus : Ivica Todorić est fini. Le propriétaire d’Agrokor est endetté jusqu’au cou. Les actifs du groupe sont évalués à 7,17 milliards d’euros, tandis que ses obligations connues représente 6,09 milliards d’euros, un chiffre qui serait largement sous-estimé : 3,52 milliards d’euros de ces obligations sont des crédits bancaires, auxquels il faut ajouter 2,19 milliards d’euros de dettes non réglées envers des fournisseurs, principalement des entreprises croates, qui attendent pour certains depuis six mois que soient honorées leurs factures pour des biens ou des services. Si Ivica Todorić fait faillite, il risque d’entraîner dans sa chute de nombreuses banques et entreprises croates. L’impact de la chute pourrait s’étendre à toute la région, de la Slovénie à la Macédoine.

Le 5 mars, lors d’une rencontre secrète entre Ivica Todorić et le gouvernement, des modalités possibles de restructuration d’Agrokor auraient été évoquées, y compris l’idée que l’État rachète le groupe pour une kuna symbolique, le recapitalise, puis mette ses actions aux enchères publiques. La seule à s’être exprimée est la ministre de l’Économie, qui a déclaré le 14 mars que « le propriétaire et la direction d’Agrokor étaient responsables de l’état de cette entreprise » et qu’ils « devaient au plus vite prendre des mesures concrètes pour contrôler les risques auxquels l’entreprise était exposée ». La direction et le propriétaire, a-t-elle ajouté, sont responsables de leur entreprise, de leurs salariés et de leurs obligations envers leurs fournisseurs. Le gouvernement attend d’eux qu’« ils étudient toutes les options possibles et agissent au plus vite, dans l’intérêt de l’économie croate ». La confirmation officielle par le gouvernement de la réunion secrète du 5 mars n’est arrivée que le 14 mars, alors que se tenait une autre réunion avec les créanciers du groupe, notamment la banque russe Sberbank.

“Ivica Todorić ne peut plus s’endetter à bon marché.”

Sa cote de crédit et sa réputation étant tombées en flèche, Ivica Todorić ne peut plus s’endetter bon marché. La seule possibilité qui lui reste est de vendre son empire par morceaux. En un an, il a déjà cédé Modiana à l’entrepreneur slovène Goran Kristan, Intersport au fonds de capitaux privés polonais Enterprise Investors, Kozmo à Müller. Sa société de gestion des déchets e-Kolektor a été reprise par le propriétaire de la Première société gazière Pavao Vujnovac, la Manufacture des tabacs de Rovinj a racheté 16% des actions de Tisak (dont Todorić est toujours l’actionnaire majoritaire), et une partie des biens immobiliers de Mercator en Slovénie ont été cédés. Mais cela ne suffit pas, et Ivica Todorić devra sans doute se séparer du joyau de sa couronne : des négociations sont en cours avec Coca-Cola pour le rachat des eaux minérales Jamnica, mais le prix fait encore débat. Agrokor demande 800 millions d’euros, et Coca-Cola n’est pas prêt à débourser plus de 500 millions. Si la vente échoue, Ledo ou le reste des actions de Tisak pourraient se retrouver sur le marché.

L’autre possibilité serait une recapitalisation de l’entreprise, soit grâce à un partenaire stratégique prêt à investir dans Agrokor, soit par une introduction en bourse des actions, annoncée depuis la contraction du crédit PIK et le rachat de Mercator en 2014, sur les conseils de la banque Rotschild. Les dernières informations, datant de l’été dernier, laissaient entendre que tout était prêt pour une introduction de la partie agroalimentaire du groupe d’Ivica Todorić à la bourse de Londres mais, selon les milieux d’affaires, ce plan serait tombé à l’eau à cause de l’endettement record d’Agrokor. Précisons que le principal problème d’Agrokor est en fait Ivica Todorić lui-même, qui a basé l’expansion de son empire sur la dette.

Le surendettement actuel du groupe découle du fait que son propriétaire a toujours refusé de réduire le nombre de parts en sa possession (97%), quitte à grever son entreprise de crédits énormes et coûteux, qui pèsent non seulement sur Agrokor, mais également sur ses fournisseurs, employés et clients. Tous ont payé le prix de la dette d’Ivica Todorić dont les taux d’intérêt s’élevaient à 10% par an. En 2015, Agrokor a engrangé autour de 140 millions d’euros de bénéfices, et consacré pas moins de 370 millions d’euros au service de ses taux d’intérêt, quasiment autant que pour les traitements bruts de ses employés. Si Ivica Todorić avait accepté à temps de se séparer ne serait-ce que d’une partie minoritaire de ses actions, toutes ces dépenses auraient pu être évitées.

“La plupart des entreprises de la galaxie Agrokor se portent bien mieux que le groupe lui-même.”

Dans l’état actuel des choses, la plupart des entreprises de la galaxie Agrokor, telles Konzum, Jamnica, Tisak ou Zvijezda, se portent bien mieux que le groupe lui-même, mais elles sont plombées par la dette de la maison-mère, qui pèse dans leur bilan. À l’heure actuelle, aucun des 22 comptes bancaires d’Agrokor et des 19 comptes de Mercator et autres filiales n’a encore été bloqué, il n’est donc pas trop tard pour sauver le groupe ou ses entreprises, bien que les injonctions de la ministre Dalić à agir « au plus vite » laissent à penser que l’échéance approche à grands pas.

Différents scénarios sont évoqués, y compris une procédure de pré-insolvabilité, selon laquelle une proportion considérable des frais de restructuration serait assumée par l’État, les banques, les fournisseurs et d’autres créanciers. Dans tous les cas, Ivica Todorić sera évincé, même s’il détient encore 95,52% des parts d’Agrokor par l’intermédiaire de la société néerlandaise Adria Group Holding, propriété de la société croate Agrokor projekti, dont il est l’unique propriétaire.

Selon les bilans 2015 d’Agrokor projekti, la valeur d’Adria Group Holding, c’est-à-dire d’Agrokor, s’élève à 1,28 milliards d’euros, son capital social à 720 millions d’euros, mais elle est endettée à hauteur de 570 millions d’euros. La fortune personnelle d’Ivica Todorić s’élève donc à ces 720 millions d’euros, mais on peut se demander ce qu’il en restera après l’inévitable restructuration de l’entreprise et la chute drastique de la valeur des actions d’Adria Group Holding. Ivica Todorić n’étant plus le propriétaire de son groupe que sur le papier, l’État croate et les actionnaires, notamment l’État russe et ses banques auront le dernier mot.

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