KOVERSADA : L’HISTOIRE MÉCONNUE D’UN PARADIS NATURISTE YOUGOSLAVE

C’est dans les années 1970 que la Yougoslavie a connu un grand boom naturiste. En Croatie, le complexe de Koversada, sur les côtes d’Istrie, attirait alors des milliers de touristes, certains venus d’Allemagne et d’Italie. Plongée dans l’histoire d’un petit « paradis sur terre ».

En août 1972, la Fédération naturiste internationale (FNI) a tenu son 13e congrès à Koversada, un complexe touristique de la taille d’une ville situé près de Poreč, sur la côte occidentale de l’Istrie, au nord-ouest de la Croatie. Plus de 250 journalistes ont afflué dans la région pour marquer la première rencontre de ce type dans un pays communiste.

Le tourisme nudiste était l’un des nombreux aspects qui différenciait le communisme yougoslave du modèle proposé par le Bloc soviétique. Tout au long des années 1970 et 1980, la Yougoslavie a été l’une des plus importantes destinations nudistes dans le monde. Koversada, qui au moment du pic accueillait jusqu’à 10 000 personnes, n’était qu’une partie d’un archipel de stations balnéaires qui attirait environ un million de naturistes tous les ans.

Ces visiteurs apportaient des bénéfices considérables, tandis que la valeur d’événements comme le congrès de la FNI pour le tourisme yougoslave et l’image du pays était incalculable. « Atteindre un public aussi large nous aurait sinon coûté une fortune », reconnaît Jerko Sladoljev, l’organisateur du congrès et qui fut longtemps chargé de marketing de Koversada.

Mais le naturisme (communément appelé la FKK, d’après sa dénomination allemande Freikörperkultur) était aussi un exemple archétypal du soft power pendant la Guerre froide. La Yougoslavie, qui faisait partie du Mouvement des non-alignés, envoyait ainsi à l’Europe de l’Ouest l’image d’un pays libre et tolérant privé du puritanisme de ces voisins du Bloc soviétique. Ce fut aussi une manière de montrer à ses propres citoyens qu’ils vivaient dans un système sans restriction excessive et dans un pays où les étrangers étaient les bienvenus.

Les journalistes étrangers parlaient de la Yougoslavie comme d’un paradis naturiste. « À peine descendus du bateau, on voit une magnifique nature à tous les coins », écrivait en mars 1972 Armin Ganser de l’hebdomadaire allemand Die Zeit.

Quand l’État jouait du naturisme contre l’Église catholique

D’après un rapport élaboré par Jerko Sladovljev en 1978, le pays abritait alors 25 plages nudistes dans les complexes officiels, 34 plages nudistes ailleurs et 60 plages nudistes « sauvages » qui, bien que non réglementées, étaient joyeusement tolérées par les autorités.

Les origines du naturisme yougoslave remontent à l’entre-deux-guerres, quand la côte adriatique attirait de petits groupes de naturistes allemands et autrichiens à la recherche d’une nature intacte et de lieux de vacances isolés. Ces nudistes précoces cherchaient également à s‘évader du conservatisme radical de leurs pays. Bien que proférant le culte d’un corps sain, les nazis voyaient le mouvement naturiste comme une décadente déviation bohémienne, poussant la culture FKK à une pratique clandestine ou à l’étranger.

« Les autorités communistes ne comprenaient pas vraiment ce qu’était le naturisme », se souvient Jerko Sladovljev, qui a commencé à travailler à Koversada en 1968. « Mais elles se sont aperçues que ça ne plaisait pas à l’Église catholique et tout ce qui mettait l’Église mal à l’aise les arrangeait bien. »

C’est précisément en raison de l’interdiction du nudisme en Italie suite à des pressions de l’Église catholique que Koversada est devenue une destination majeure pour les touristes italiens. Que des dissidents italiens naturistes viennent profiter de la liberté en Yougoslavie communiste demeure l’un des paradoxes les plus inattendus de la Guerre froide. « Même quelques prêtres italiens sont venus à Koversada », poursuit Jerko Sladovljev. « L’un d’eux m’a dit ’Ce qui compte, ce n’est pas ce qu’on porte mais comment on se porte. Mon expérience m’a enseigné que 90% des naturistes sont plus moraux que les non-naturistes.’ » Il y a certainement peu de preuves d’orgies sexuelles ou d’échangisme dans les complexes nudistes yougoslaves. Selon le rapport de 1978, les familles avec enfants constituaient 85% des touristes FKK. Néanmoins, les campings naturistes se différenciaient des sites dits « textiles » (ceux où on était habillés) par quelques autres règles. « Les hommes pouvaient entrer dans un camp naturiste uniquement accompagnés d’une femme, tandis que les femmes pouvaient y entrer seules ou en groupe », se rappelle-t-il. Comment les prêtres italiens ont-ils réussi à contourner cette restriction, Jerko Sladoljev ne le dit pas…

Quelle perspective pour la FKK ?

En fin de compte, le naturisme a suscité très peu de controverses en Yougoslavie, où la restauration pour les nudistes était perçue comme une extension logique de l’industrie hôtelière. « Au début, les gens n’étaient pas très enthousiastes à l’idée d’envoyer leurs enfants travailler dans une station naturiste. Peu après que les employés du camp eurent expliqué que c’était un travail parfaitement respectable, cela a été accepté comme normal, et les habitants se sont impliqués, car le camp était pour eux une bonne opportunité de vendre leurs produits ou leurs objets artisanaux. Finalement, comme il leur rapportait de l’argent, le naturisme ne les a pas gênés », résume Jerko Sladovljev.

Trois décennies après la disparition du communisme yougoslave, le naturisme demeure une marque du tourisme adriatique. La demande de campings spécialisés n’est toutefois plus la même. Les bains et le bronzage nus sont beaucoup plus répandus parmi les touristes modernes et, à condition d’être discret, le nudisme peut être pratiqué à l’écart des zones désignées. Il existe toujours des plages nudistes en Croatie, avec les lettres FKK peintes sur les rochers le long de la côte. Or, les campings naturistes, pierre d’angle du tourisme national depuis près de 60 ans, sont progressivement réaménagés en lieux de glamping ou parcs d’aventures familiaux dans lesquels les nudistes sont confinés dans une zone isolée.

Source « Courrier des Balkans »