Le Pont de Pelješac : une épine croate dans le pied de la Bosnie-Herzegovine

La Croatie a beau avoir obtenu 357 millions d’euros de la Commission européenne pour le lancement du pont de Pelješac, la Bosnie-Herzégovine rappelle que la Présidence fédérale n’a jamais donné son feu vert à cette construction qui bloquerait son unique accès à la mer Adriatique, à Neum, isolant le pays des eaux internationales. Mais dans la baie de Neum, les frontières maritimes ne sont pas clairement définies. Jusqu’où exactement s’exerce la souveraineté des deux États ?

Vieille pomme de discorde entre la Bosnie-Herzégovine et la Croatie, la baie de Neum « coupe » de part et d’autre la continuité territoriale de la Croatie, entre l’arrière pays de Dubrovnik et la « mère-patrie ». Le pont « Pelješki », qui relierait la presqu’ile de Pelješac au reste du pays, résoudrait ce problème. Mais ce serait porter préjudice à la Bosnie-Herzégovine, bloquant aux grands navires l’accès à ses eaux. Quand la Commission européenne a annoncé que « 357 millions d’euros ont été accordés au projet de construction du pont de Pelješac, reliant l’extrême sud de la Croatie au reste du pays », les députés de Bosnie-Herzégovine sont donc montés au créneau pour envoyer une note à la Croatie afin de stopper les travaux de construction, tant qu’un accord ne serait pas signé entre les deux pays.

« La construction du pont de Pelješac sans l’accord de Bosnie-Herzégovine est illégale et représente une violation des lois internationales, comme la convention des Nations-unies sur le droit maritime », a déclaré Halida Genjca, président du Conseil général du Parti de l’action démocratique (SDA), lors d’une conférence de presse extraordinaire. « La présidence de la Bosnie-Herzégovine qui, par sa Constitution, a la compétence exclusive de la politique étrangère, n’a jamais donné son accord pour la construction du pont de Pelješac. Au contraire, sa position officielle, selon la Conclusion adoptée lors de la 25e session de la Présidence le 17 octobre 2007, est exprimée ainsi : la Bosnie-Herzégovine s’oppose à la construction du pont jusqu’à ce que les questions de démarcation des frontières maritimes entre les deux pays soient réglées. »

« Rien ne peut empêcher la construction du pont »

La Croatie n’a pas tardé à réagir. La réponse a été sans détours. Gabrijela Žalac, ministre croate du Développement régional et des fonds de l’Union européenne : « Rien ne peut empêcher la construction du pont de Pelješac. Par sa décision du 7 juin, la Commission européenne a approuvé le projet sous un aspect financier. Un contrat a été signé entre le ministère croate du Commerce et des Ponts et chaussées et l’utilisateur. On attend les appels d’offres, et les travaux commenceront tout de suite après ».

Ševal Kovačević, président de la compagnie maritime bosnienne, ne cache pas son inquiétude si l’accès aux eaux internationales était refusé à la Bosnie-Herzégovine. « La construction du pont ne peut pas se réduire à des questions techniques, comme sa hauteur, sans qu’une question politique ne soit d’abord résolue : la délimitation maritime entre les deux pays. Selon les décisions de la Conférence internationale sur la Yougoslavie du 12 janvier 1992, la Croatie se doit de respecter ses engagements sur la démarcation de ses frontières avec les autres républiques, c’est-à-dire les nouveaux États. Elle est obligée de délimiter, outre les zones terrestres, ses frontières avec la Slovénie, la Bosnie-Herzégovine et le Monténégro en zone maritime. Or, elle n’en fait rien. Avec la Slovénie, il y a eu un arbitrage au détriment de la Croatie. Avec le Monténégro, il existe un accord temporaire pour la péninsule de Prevlaka, où elle est contrainte de retracer à 90° des lignes droites afin de permettre au Monténégro l’entrée des navires dans la Baie de Kotor. Quant à la Bosnie-Herzégovine, en tant que pays maritime, c’est négligeable. Pourquoi s’embarrasser de questions juridiques dès lors que, dans la baie de Neum, les frontières maritimes ne sont même pas concrètement dessinées ? »

Comment la Commission européenne a pu donc ainsi valider et financer ce projet au détriment de la Bosnie-Herzégovine ?, s’est émue l’opinion bosnienne. Pour les parlementaires qui ont annoncé leur intention d’envoyer une lettre aux représentants de l’UE et de la communauté internationale, exigeant la suspension du chantier, il faudra s’attendre à faire des compromis. Les travaux du pont, long de 2,4 kilomètres, devraient se terminer en 2022.

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