Le retour en grâce des tatouages traditionnels des jeunes filles de Croatie et de Bosnie-Herzégovine

(Source « Courrier des Balkans »)

Dans les Balkans, le tatouage a une histoire très ancienne. Ses origines remonteraient à l’Antiquité, aux tribus illyriennes et celtes. À l’époque ottomane, on tatouait les filles catholiques de Bosnie-Herzégovine et de Croatie pour empêcher leur rapt et leur conversion forcée à l’islam. Oubliée sous le socialisme, cette tradition revient à la mode.

En Croatie et en Bosnie-Herzégovine, fait assez peu fréquent, ce sont principalement les femmes qui se faisaient tatouer, dès leur plus jeune âge. Cette tradition millénaire, ancrée dans les régions occupées par les Turcs, avait pour but d’empêcher l’enlèvement des petites chrétiennes et leur conversion à l’islam, d’où l’importance de la croix parmi les motifs tatoués. La coutume d’inscrire des symboles sur la peau remonterait même à une période encore antérieure.

Selon les écrits de Ćiro Truhelka, archéologue et conservateur du Musée national de Sarajevo au XIXe siècle qui a étudié la Bosnie pré-ottomane, ses origines pourraient remonter aux tribus illyriennes et celtes qui peuplaient la région. Des aiguilles à tatouer rudimentaires ont d’ailleurs été retrouvées dans des sépultures de cette époque. La tradition aurait survécu discrètement, avant de connaître un fort renouveau sous l’Empire ottoman, qui enlevait régulièrement des enfants aux populations occupées pour les intégrer à ses troupes, voire même à l’élite de son administration. C’est alors que se seraient imposés les symboles chrétiens, en guise de protection contre la pratique bien ancrée du devşirme, le rapt des enfants chrétiens.

Sous l’Empire ottoman, du XVe au XIXe siècle, l’objectif premier de ces tatouages n’était pas ornemental : non seulement, ils devaient empêcher le rapt des fillettes et, si jamais elles l’étaient et devaient se convertir de force à l’islam, leur rappeler leur foi chrétienne originelle. Les enfants étaient en général tatoués quand ils ou elles avaient de douze à seize ans, lors d’une sorte de rite de passage, mais parfois beaucoup plus tôt, dès six ans, si l’on estimait que le danger d’enlèvement était grand. Le rituel avait le plus souvent lieu le 19 mars, jour de la Saint Joseph, saint patron des Croates depuis le XVIIe siècle, une date qui coïncide également avec le début du printemps et le renouveau de la vie. D’autres dates étaient parfois retenues, comme certaines grandes date du calendrier catholique telles que le Vendredi Saint.

La cérémonie du tatouage était également appelée « sicanje » (du verbe « sicati », viser) ou « bocanje » (du verbe « bosti », piquer, percer). Elle était en général réalisée par de vieilles femmes, qui dessinaient le motif à l’aiguille avant d’appliquer par-dessus une mixture de charbon ou poudre à canon et de miel ou de lait. Les tatouages couvraient principalement les mains, les poignets, les avant-bras, et même parfois les bras ou la poitrine. Fait surprenant, le front était également un emplacement privilégié. Selon les témoignages des femmes aujourd’hui âgées ayant été tatouées selon cette procédure, c’était douloureux, mais le jeu en valait la chandelle. « Il n’y avait que nous, les filles, à se faire tatouer », se souvient Mara Baketarić, de Prozor-Rama en Herzégovine. « Les garçons étaient de vraies poules mouillées ! » Après la cicatrisation, quelques jours plus tard, le tatouage était nettoyé et pouvait rester à l’air libre.

Cette tradition était pratiquée en Bosnie centrale et en Herzégovine, dans les régions de Jajce, Rama, Uskoplje, Kupres et Kraljeva Sutjeska, ainsi que dans certaines zones de l’arrière-pays du sud de la Dalmatie, entre Sinj et Šibenik et dans le comté de Dubrovnik-Neretva. En Croatie, cette tradition avait été importée par des Croates ayant fui la Bosnie-Herzégovine sous occupation ottomane.

La tradition est restée très vivante en Bosnie centrale jusqu’aux années 1950. Après la Seconde Guerre mondiale, elle a perdu en influence et en visibilité, les symboles religieux n’étant pas particulièrement appréciés sous le socialisme, ce qui ne signifie pas que les tatouages aient complètement disparu. Aujourd’hui, les motifs traditionnels de ces tatouages croates reviennent à la mode dans la jeune génération. Fidèles à l’original ou combinés avec des motifs géométriques modernes, ils séduisent des jeunes du monde entier. Que cela soit pour des raisons religieuses, idéologiques ou simplement esthétiques, les tatouages ancestraux des Croates de Bosnie-Herzégovine ont encore de beaux jours devant eux.

 

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