MÉMOIRES OUVRIÈRES DES FEMMES DES CONSERVERIES DE CRES ET DE MALI LOSINJ

Elles sentaient le poisson et faisaient un métier très dur. Mais elles étaient libres et gagnaient leur vie par leur travail. Autrefois, on trouverait une conserverie dans chaque village ou presque de la côte adriatique, des usines qui employaient souvent des femmes venues de l’arrière-pays dalmate ou de Bosnie-Herzégovine. Un projet de recherche collecte ces mémoires ouvrières. L’exemple des conserveries des îles de Cres et de Mali Lošinj.

Et c’était comment à l’usine ? « C’était fantastique », déclare K.K., la voix empreinte de nostalgie et le visage attendri. K.K. vit aujourd’hui à Lošinj, où elle est arrivée en 1958, venant de l’île voisine de Pag : avec une dizaine d’autres jeunes filles de son village de Stara Vas, elle est venue travailler à la conserverie Kvarner, à Mali Lošinj. Les ouvrières chantaient tout le temps, se souvient-elle. Pourtant, le métier était pénible, avec des chaînes de production à ciel ouvert, le travail dans le vent glacial l’hiver, en blouses imperméables et bottes en caoutchouc, les mains dans l’eau en permanence et ces boîtes de conserve si tranchantes qu’elles coupaient en laissant des cicatrices à vie… La cadence prescrite étant de quatre caisses de poisson traitées à l’heure.

« Le pire, c’était de préparer les filets d’anchois au sel », se souvient K.K., en esquissant le geste de découper des filets imaginaires sur la table. « Ils partent en morceaux, et il faut inlassablement les nettoyer, les mettre en filets, diviser chaque filet en deux, les rouler, mettre une câpre au milieu. » K.K. avait l’habitude du travail difficile : sur son île natale, on l’envoyait toute la journée aux champs depuis toute petite, ou bien à la saline de Pag, pour séparer les grains de sel des morceaux de terre.

Autrefois, on tombait sur une conserverie dans chaque village ou presque de la côte adriatique. À l’époque, faute de grands réfrigérateurs, il fallait conditionner le poisson le plus vite possible, au plus près de son lieu de pêche et de débarquement. Les conserveries avaient été ouvertes avant la Seconde Guerre mondiale par des entreprises italiennes et française à la recherche de main d’œuvre bon marché, et la production fut reprise après la guerre par le nouvel État, la Yougoslavie socialiste. La conserverie Kvarner, sur l’île de Lošinj, a fermé en 1974, sacrifiée pour un nouveau secteur économique en pleine expansion, le tourisme. La conserverie Plavica, sur l’île de Cres, n’a fermé qu’en 1996.

Le fonctionnement de l’usine déterminait également le mode de vie sur l’île : les premières employées étaient des femmes insulaires, car le conditionnement du poisson était traditionnellement dévolu aux femmes. Toutefois, les locales ne tardèrent pas à se réorienter vers le tourisme, un travail moins pénible et moins salissant. Des femmes commencèrent donc à arriver d’autres régions de la Yougoslavie, principalement de l’arrière-pays dalmate, de Bosnie-Herzégovine et de Slavonie, modifiant la structure démographique de l’île.

Olga a quitté sa ville natale de Benkovac pour Lošinj en 1964, à 17 ans. Sa venue avait été organisée par l’intermédiaire d’un bureau proposant des offres d’emploi. Fille de paysans, habituée à se lever à trois heures du matin pour aller garder les moutons, le travail ne lui faisait pas peur. Pourtant, Olga se souvient que tout n’était pas rose : on leur avait promis un logement et un bon salaire, et « ce n’était pas tout à fait ça »… Les ouvrières étaient logées dans un bâtiment qui, comme la conserverie, se trouvait à l’écart du village de Mali Lošinj. « Nous étions serrées comme des sardines », raconte-t-elle, se souvenant des nuits inconfortables sur des matelas minces en trois morceaux. Les femmes se partageaient un seul et unique robinet, et il n’y avait que de l’eau froide, gémit sa collègue de Bosanski Novi. La paie n’était pas grasse. Mais c’était la leur. Comme le dit Olga, « au moins, j’étais mon propre patron ». Rapidement, elle décide de ne pas envoyer son salaire à sa famille – son père buvait, et l’argent n’aurait pas été en sécurité.

“L’usine ne faisait pas la difficile, elle donnait du travail à toutes celles qui en voulaient.”

Bien entendu, il y avait aussi des histoires d’amour. De nombreux insulaires ont épousé des « filles des conserveries », mais celles-ci n’étaient pas toutes considérées comme « bonnes à marier ». Les ouvrières des conserveries se rangeaient, en gros, en deux catégories : d’un côté les jeunes femmes pauvres et souvent illettrées venues de régions défavorisées, de l’autre les femmes « à problèmes », « abandonnées » ou divorcées, mères célibataires, femmes ayant fui un mari violent ou abandonné leurs enfants. On parle peu de ces dernières. Une employée de la direction de Plavica, à Cres, raconte à mi-voix qu’elle recevait souvent des appels de familles recherchant une femme en fuite.

L’usine ne faisait pas la difficile, elle donnait du travail à toutes celles qui en voulaient. Elle leur permettait de faire ce qui leur était resté impossible : gagner leur propre argent, quitter leur mari, subvenir aux besoins de leurs enfants, quitter leur village. Il serait naïf de penser qu’elles reprenaient ainsi complètement leur liberté : celles qui étaient tombées au plus bas de l’échelle des valeurs traditionnelles restaient des parias, même parmi les ouvrières.

« Tu pues !… Ben alors, on s’est pas lavée ? »… Chaque ouvrière a subi ces vexations de la part des villageois, voire même des membres de sa propre famille. Bien entendu, elles puaient le poisson, et le fait que nul n’hésitait à le leur jeter à la figure en dit long sur leur position sociale et le statut de leur travail. De fait, le dur labeur physique et ses mauvaises odeurs n’étaient pas souhaitables dans une nouvelle société au niveau de vie en hausse, où tous plaçaient leurs espérances économiques dans le tourisme, reposant sur la création d’un environnement beau, propre et odorant et supportant mal les rappels à une réalité peu ragoûtante.

De plus, la communauté entretenait un rapport ambigu avec ces femmes qui vivaient seules et gagnaient leur propre argent, loin de la surveillance et la protection de leur famille. Le simple fait qu’une femme ne soit pas sous la surveillance constante de son père et de ses frères et qu’elle soit « son propre patron » la rendait suspecte. De même, comme sa famille n’était pas là pour superviser ses interactions avec les hommes, elle devenait soudain un sujet (ou plutôt un objet) auquel tout homme pouvait avoir accès sans obstacle.

Le « fretin » des « filles de la conserverie »

« Nous les appelions le fretin », raconte un habitant de Cres d’âge moyen, un citoyen bien comme il faut dans sa chemise légère pour le café du matin, en relevant le coin droit de la bouche. Ce petit sourire caractérise le rapport envers les ouvrières : une supériorité et une raillerie plus ou moins subtilement exprimées. Les surnoms de « filles de la conserverie », à Lošinj, ou de « sardines », en Istrie, ont la même connotation. Le « fretin », c’étaient celles dont les pêcheurs espéraient pouvoir obtenir « la chose », explique sans tourner autour du pot Dinka, arrivée de Sarajevo à Cres à la fin des années 1970.

« Ils venaient devant le bâtiment où nous vivions et demandaient : ‘Est-ce qu’il y a de la c….. ?’ C’était humiliant, mais je répondais intentionnellement : ‘Il y en a, cher monsieur, mais c’est 50 marks rien que pour entrer dans la chambre !’ », lance Dinka, qui se défendait par l’insolence, la fierté et sa langue bien pendue. Cependant, ces filles indépendantes avec leur propre salaire faisaient parfois usage de leur liberté sexuelle – du moins, c’est ce qui se racontait. Certaines de nos interlocutrices expliquent qu’il y avait parfois dans les chambres plus de résidents que de lits. Il ne s’agit peut-être que de ragots, mais peut-être aussi d’une manière de tester les limites : dans de petits villages ruraux et patriarcaux, certaines femmes remettaient peut-être ainsi en question ce que pouvait être et faire une femme.

Les hiérarchies sociales ne se reflétaient pas uniquement dans les rapports entre les hommes et les femmes, entre les insulaires et les « filles de la conserverie », mais également entre les ouvrières elles-mêmes. Les natives de Lošinj et de Cres parlaient entre elles le dialecte insulaire issu de l’italien, même si elles maîtrisaient le croate, afin de se distancier des nouvelles arrivantes qui ne les comprenaient pas. Ankica, originaire de Virovitica mais qui avait appris l’italien à l’école, raconte que les « locales » disaient du mal d’elles dans leur dos, pensant rester incomprises.

K.K., de Pag, ne parlait pas italien, et ne communiquait donc pas avec les femmes de Lošinj. Dinka, elle, se souvient que les femmes de Cres renversaient parfois « comme par hasard » de l’eau sur le groupe des Bosniennes, qui leur répondaient par les bordées de jurons et de menaces dont elles avaient le secret. La communication entre les « locales » et les « étrangères » n’était donc pas toujours facile, et les ouvrières formaient des groupes en fonction de leur origine géographique.

Les femmes ne se liaient pas uniquement en fonction de l’appartenance ethnique ou régionale. Un autre élément de séparation et de rapprochement était l’éducation, ainsi que les manières et le comportement envers la modernité telle qu’on l’imaginait. Nos interlocutrices soulignent la différence entre les femmes analphabètes et « primitives » (catégorie comprenant aussi bien les vieilles insulaires que des femmes venues de trous perdus de l’arrière-pays dalmate ou de Bosnie) et celles qui avaient reçu une éducation et qui, en adoptant de nouvelles habitudes, se rapprochaient de l’idéal de l’homme moderne socialiste.

Bien entendu, aucune de ces différences ne suscitait de divisions claires, nettes et définitives, et les femmes scellaient diverses unions, se rapprochaient ou se distanciaient suivant le contexte. Dinka affirme ainsi avoir « toujours protégé ses Bosniennes », soulignant la communauté régionale, tout en traçant une claire ligne de démarcation avec elles. En tant que fille de la ville, avec de beaux vêtements et un diplôme de sténo-dactylo en poche, elle s’était étonnée de voir une pauvresse arriver sur Cres « juste avec des sacs plastique ». Pour elle, a différence était très simple : « Je ne suis pas de Bosnie, je suis de Sarajevo. »

À Lošinj, l’administratrice de la conserverie Kvarner rencontrait toutes les ouvrières. Elle-même formée à l’université, elle raconte avoir été « choquée » par la main d’œuvre venue de Bosnie, en grande majorité analphabète : des femmes qui ne savait pas signer, ne connaissaient pas leur propre date de naissance, et se protégeaient du mauvais œil par des rituels impliquant sang et pipi de chat. Les ouvrières faisaient chaque jour le trajet du village à l’usine en bateau, mais l’administratrice a bien vite renoncé à les accompagner : « C’était difficile pour moi de faire la route avec elles, je n’y arrivais pas… »

D’un autre côté, Olga, elle aussi issue des classes populaires, a réussi à grimper dans l’échelle sociale : vive et intelligente, elle est devenue contremaître, et ses anciennes collègues vantent toutes sa compétence et son sérieux. Ainsi, petit à petit, se dessine l’image de deux groupes de femmes : celles qui ont réussi à mettre à profit l’usine pour leur ascension sociale et à surfer sur la vague de modernisation qui transformait le pays, et les autres qui, pour diverses raisons, n’y sont pas parvenues.

“Les conditions de vie insulaires n’ont plus rien à voir entre les années 1960 et les années 1980,”

Les souvenirs diffèrent également entre Cres et Lošinj. Les ouvrières de Lošinj témoignent d’une vie et d’un labeur plus difficiles, ainsi que de différences insurmontables au sein de l’équipe et du village, tandis que celles de Cres évoquent plus souvent la camaraderie, l’amitié et les bons moments passés ensemble. Pourquoi de telles différences ? De fait, les conditions de travail à l’usine, les rapports entre les ouvrières et ouvriers, et leurs expériences de vie sur l’île dépendaient en grande partie de l’époque où elles sont arrivées à la conserverie. Kvarner, à Lošinj, a fermé en 1974, alors que Plavica, à Cres, a fonctionné jusqu’en 1996.

De fait, les conditions de vie insulaires n’ont plus rien à voir entre les années 1960 et les années 1980, période où Kvarner était déjà fermée. Si, comme K.K., vous êtes arrivée à Lošinj dans les années 1960, vous avez probablement vécu dans un appartement à demi-insalubre, sans eau courante ni canalisations, profitant de la nuit pour vider discrètement eaux usées et pot de chambre. Dans les années 1980, toutes les infrastructures étaient mises en place.

Autre facteur important, les conserveries étaient très différentes, tant dans leur fonctionnement que du point de vue du rôle qu’elles jouaient dans le village. À Lošinj, la conserverie Kvarner était semi-automatisée, elle ne bénéficiait pas d’investissements, étant donné que tous savaient que sa fermeture était imminente : le bruit et l’odeur gênaient le tourisme en expansion.

La conserverie de Cres, elle, n’était pas qu’un appendice indigne gênant le développement du tourisme, elle faisait, avec l’usine de confection de tricots et le chantier naval, partie intégrante de l’infrastructure industrielle qui employait les habitants de la ville. De plus, racontent les ouvrières, à un moment donné, les salaires à Plavica étaient même plus élevés que dans les autres usines. Plavica a bénéficié d’investissements, la chaîne de production devenait plus moderne et le travail moins pénible. Avec le temps, la conserverie s’était intégrée dans le tissu urbain, en interaction avec les habitants et les autres infrastructures de l’île.

Kvarner, au contraire, était située à l’écart. Mali Lošinj jouit d’une longue tradition touristique et nautique, ce qui a probablement eu un impact sur le statut social inférieur des ouvrières. Les habitants de Cres, eux, vivaient traditionnellement de l’agriculture et de la pêche, et on peut donc se demander s’il n’y avait pas moins de différences de classe entre les insulaires et les ouvrières que sur Lošinj. Enfin, Plavica continuait à fonctionner pendant la période dorée des années 1980, quand, ainsi qu’en témoigne une ouvrière, « nous passions notre temps à danser, chanter et faire la fête ! »

Dans les années 1980, la dolce vita socialiste

« Ma vie était un rêve ! Mon salaire, c’était comme si je gagnais 1000 euros aujourd’hui. J’allais à Rijeka, je m’achetais un manteau, des chaussures, et il me restait assez d’argent pour rendre visite à ma famille à Doboj », raconte Dinka. Ankica et Nikola, un couple formé à l’usine, nous ont invités à visiter le logement qu’ils ont reçu en tant qu’ouvriers de Plavica. Enthousiastes, ils nous racontent leur ravissement en entrant pour la première fois dans cet appartement lumineux, conformes aux normes socialistes, avec une grande terrasse en bord de mer. Ankica revient de la chambre avec une longue robe fourreau rose au plastron brodé à la mode disco, qu’elle conserve religieusement dans sa housse de plastique. « Regardez, on portait ça pour sortir ! » s’écrie-t-elle joyeusement.

L’image d’ouvriers détendus et sur leur trente-et-un pour aller danser jusqu’au bout de la nuit dans l’hôtel Kimen, le seul de Cres, semble aujourd’hui tout droit sortie d’un livre de science-fiction. Nos interlocuteurs sont bien conscients des différences avec l’époque actuelle, et les soulignent à plusieurs reprises. « Et toi, aujourd’hui, tu peux faire ça ? », ne cessent-elles de demander.

Chez nos interlocuteurs de Lošinj, nous n’avons trouvé aucune photo de Kvarner, ce qui n’a rien d’anormal étant donné l’époque à laquelle fonctionnait la conserverie. Les ouvriers de Plavica, eux, nous ont d’eux-mêmes fièrement montré leurs photos. Certaines se trouvaient dans les albums de famille, ce qui témoigne du rôle important joué par la conserverie dans la vie de ses ouvrières et ouvriers. Les photos ont pour la plupart été prises dans les années 1970 et 1980, et on y voit des gens en groupes, autour d’une table garnie, à trinquer joyeusement, le sourire aux lèvres.

Dans le café de Cres, situé dans les locaux de l’ancienne conserverie et qui porte son nom, on trouve en place d’honneur la célèbre photographie des ouvrières pendant leur « pause clope » : à gauche, une rangée de femmes se serre sur un banc, et à droite, deux femmes se serrent dans les bras, l’une d’entre elles sourit à l’appareil photo tandis que l’autre lui chuchote en confidence quelque chose à l’oreille. « Nous nous amusions tout le temps ! » se souviennent avec émotion nos interlocuteurs.

La dolce vita socialiste à Cres était le résultat d’un système complexe d’avantages pour les ouvriers et d’opportunités organisées de vacances, de tourisme, d’interactions sociales et de célébrations : excursions et voyages syndicaux, séjours touristiques individuels financés par l’entreprise (Ankica et Nikola ont ainsi passé une semaine dans un hôtel à la montagne, à Gerovo), bals organisés à tour de rôle par les usines, célébrations collectives des jours fériés avec banquet.

Tandis qu’à Lošinj, nous parlons à des ouvrières et ouvriers individuels, à Cres, nous avons le sentiment d’une communauté unie par des liens d’amitié et de camaraderie, qui dépassait plus facilement les différences prédéfinies et les hiérarchies. On nous raconte que si besoin, les hommes aidaient les femmes à respecter la cadence, que pour l’anniversaire de chaque ouvrière, l’équipe faisait une collecte d’argent pour le lui offrir.

“Nous étions tous camarades, car c’était la Yougoslavie, je ne savais pas qui était serbe, croate ou musulman.”

« Nous étions tous camarades, car c’était la Yougoslavie, je ne savais pas qui était serbe, croate ou musulman », raconte Dinka. « On demandait aux nouveaux d’où ils venaient, juste par curiosité, pas parce que ça avait une quelconque importance », renchérit Ankica. « Moi, je n’ai jamais demandé à personne d’où il venait », l’interrompt Nikola.

Si la mémoire sélective peut, certes, expliquer une partie de l’émotion des anciens de Cres, leurs souvenirs ne peuvent être réduits à de la simple nostalgie. Les récits des ouvrières et ouvriers ne décrivent pas uniquement un espace-temps idéal, il est clair que les différences hiérarchiques n’avaient pas disparu, pas plus que la pénibilité du travail : les ouvrières plus âgées forçaient les plus jeunes à effectuer tous les travaux physiques les plus durs, comme débarquer les caisses de poisson, les femmes éduquées prenaient les autres de haut, les femmes de Cres renversaient des baquets sur les nouvelles arrivantes – racontent les Bosniennes, et les Bosniennes leur volaient leur place – racontent les femmes de Cres. Cependant, la prospérité et les rapports hommes-femmes plus libres du socialisme tardif, les bonnes conditions de travail, les sorties organisées et l’idéologie de « fraternité et unité » n’en contribuaient pas moins à des interactions constantes entre les ouvrières, les ouvriers et les autres habitants de l’île, à un dépassement des différences, un sentiment de communauté et un épanouissement.

Que signifiaient donc les conserveries pour les femmes et pour les îles ? Les usines rendent possibles les migrations, et ont eu un impact conséquent sur la démographie. À la différence de ce qu’ont connu d’autres îles de l’Adriatique, la fermeture de la conserverie sur Cres et Lošinj n’a pas été synonyme d’exode de la population, le tourisme ayant créé de nouveaux emplois.

L’arrivée des ouvrières de la conserverie a eu un impact sur la composition de la société insulaire : d’isolée et culturellement homogène, elle est devenue hétérogène, pluriculturelle et pluriethnique. On peut se demander s’il existe aujourd’hui sur les îles, où le monde continue à être divisé entre les « locaux » et les « étrangers », une conscience de la pluriethnicité de leur population. En parallèle, les opportunités de migration et d’emploi à la conserverie signifiaient pour les femmes la possibilité de faire un choix, comme celui de quitter son village. Et qui dit possibilité de choix dit émancipation féminine et indépendance. Faire un choix, ce fut la décision de Dinka de quitter son milieu patriarcal pour jouir de sa liberté individuelle, ce fut la décision d’Olga de ne pas envoyer d’argent à son père alcoolique.

“Des femmes qui font un dur travail physique, qui sentent mauvais, et qui disposent à leur guise de leur argent et de leur temps…”

L’arrivée dans une petite société insulaire de femmes qui vivaient et gagnaient leur vie seules, hors du cadre du patriarcat familial, ouvrait la question des rôles hommes-femmes, et témoigne du long processus de négociation autour de ce qui est ou non possible et acceptable pour une femme. Les ouvrières des conserveries étaient à la limite du socialement acceptable : des femmes qui font un dur travail physique, qui sentent mauvais, et qui disposent à leur guise de leur argent et de leur temps.

Nous pouvons donc supposer que leur simple présence a élargi les cadres du possible. De même, la conserverie offrait un moyen de subsistance aux « femmes à problèmes » : certes, elles ne devenaient pas des membres estimés de la communauté, mais elles n’étaient pas non plus mises au ban de la société, et pouvaient vivre dignement malgré leur choix socialement inacceptable. Enfin, les conserveries permettaient une mobilité géographique, et par là-même sociale.

À la conserverie Plavica de Cres, on pouvait bien vivre, faire un emprunt, économiser, construire. À la conserverie Kvarner de Mali Lošinj, certes, personne ne s’est enrichi, mais pour certaines, l’usine a été un tremplin, avec la possibilité de quitter le village, de passer peut-être ensuite dans le secteur du tourisme, de se marier à un insulaire, d’avoir une vie différente. Bien entendu, la conserverie n’était pas synonyme de vie facile, d’émancipation rapide et de mobilité, et elle n’effaçait pas toutes les hiérarchies sociales, loin de là. Mais avec la conserverie, certaines de ces choses sont devenues possibles, et sans l’usine, la vie n’aurait pas été la même.

Enfin, les deux récits divergents sur les conserveries Kvarner de Mali Lošinj et Plavica de Cres témoignent du fossé qui peut exister entre des expériences qu’on aurait tendance à considérer comme faisant partie de la même histoire industrielle. Les mécanismes sociaux et étatiques et les traditions locales ont façonné deux histoires bien distinctes. Ce que reflète également la mémoire locale de la conserverie : les murs du café Plavica de Cres sont ornés de photos d’ouvrières et d’ouvriers. La dernière fois que nous y avons bu un café, un jeune homme, en entendant notre conversation, nous a fait un grand sourire en nous désignant avec fierté une femme en charlotte sur une photo en noir et blanc : « C’est ma mère. »

Dans les souvenirs des habitants de Cres, la conserverie reste bien vivante, c’est une partie intégrante de la mémoire individuelle et collective. Contrairement à Mali Lošinj, où la plupart des jeunes ne savent même plus qu’il y a eu un jour une conserverie, malgré les tentatives de l’artiste Dunja Janković de revitaliser le lieu par des projets artistiques. Aujourd’hui, les locaux de l’usine sont à l’abandon, et la société propriétaire est à la recherche d’un partenaire pour les raser et construire un hôtel.

Ce texte est issu d’un projet de recherches sur l’industrialisation de la côte adriatique et les conserveries, mené conjointement par ZRC SAZU à Ljubljana et IOS à Regensburg. Un ouvrage devrait être publié prochainement en slovène et en croate, sous le titre Histoires en conserve.

Jacky Tisserand