PODRAVKA, L’AUTRE AFFAIRE QUI EMPOISONNE LA CROATIE

(Source Courrier des Balkans)

Avant que n’éclate le scandale Agrokor, qui fait vaciller l’économie des Balkans et vient de provoquer la chute du gouvernement d’Andrej Plenkovic, une autre affaire visant le puissant secteur agro-alimentaire a divisé la Croatie sur fond d’élections locales en mai. L’ancien fleuron yougoslave Podravka, qui produit notamment le Vegeta, pourrait être privatisé… malgré ses très bons résultats.

Si l’on en croit les médias croates, c’est une véritable « guerre » qui s’est jouée pour la prise du contrôle de Podravka, l’autre géant de l’agro-alimentaire croate. L’ancien fleuron yougoslave est toujours public, mais l’État croate semble plus que jamais prêt à s’en séparer. À l’approche des élections municipales de mai, le sujet est sensible alors que Podravka est l’un des principaux employeurs dans le nord de la Croatie.

Le gouvernement d’Andrej Plenković, qui a finalement chuté sur fond de scandale Agrokor, s’était déjà divisé sur la question de l’avenir de Podravka. Certains défendaient sa privatisation, d’autre le maintien dans le giron de l’État, dans une perspective partitocrate incompatible avec les intérêts des producteurs et des consommateurs.

En 2009, Emilio Tedeschi, actionnaire majoritaire du groupe Atlantik, avait déjà fait part de son souhait de reprendre Podravka. À l’époque, le Parti paysan s’y était fermement opposé. Récemment, l’homme d’affaires a de nouveau publiquement déclaré son intérêt, mais pas à n’importe quel prix. Il réclamait une sortie partielle ou complète de l’État du capital car avec ses 25,4% de parts, celui-ci jouit selon lui de droits disproportionnés et même non conformes aux recommandations de l’UE. Il a été jusqu’à déclarer à une télévision qu’il était « blasphématoire de déclarer que Podravka était l’entreprise leader de la production agroalimentaire en Croatie ». « Podravka n’a pas fait la moitié de ce qu’elle pourrait faire », jure-t-il. « Elle pourrait avoir un chiffre d’affaires de 20 milliards ou plus. Podravka peut mieux faire, et je suis convaincu qu’en synergie avec le groupe Atlantic, elle aurait un bien meilleur taux de croissance. »

Seulement, intérêts privés et croissance du chiffre d’affaires ne riment pas nécessairement avec croissance des sous-traitants et de leurs territoires, au contraire. La meilleure preuve en est la vente de l’entreprise de produits laitiers Dukat au géant français du secteur Lactalis qui a littéralement vidé les étables dans toute Croatie. C’est ce qu’a montré l’économiste Goran Đulić, attirant l’attention sur les conséquences désastreuses que pourrait avoir sur le secteur agricole la privatisation totale de Podravka, qui reste l’un des principaux acheteurs de fruits et légumes en Croatie.

La mainmise du HDZ

Mais les intérêts des dirigeants croates ne coïncident pas non plus nécessairement avec l’intérêt public. Le HDZ s’est déjà illustré à la direction de Podravka, tant et si bien que l’ancien vice-Premier ministre Damir Polančec (2005-2009) et cinq co-inculpés ont été jugés pour avoir, avec l’argent de Podravka, tenté de prendre le contrôle de l’entreprise. Ils ont finalement été libérés (au motif qu’ils auraient soi-disant protéger l’entreprise d’une tentative d’OPA)… Mais l’affaire Spice n’est pas la seule à avoir pimenté la gestion d’entreprises par le HDZ.

Il ressort clairement des dernières manœuvres du HDZ que, à la veille des élections locales de mai, le parti souhaite renforcer sa position politique et économique dans le nord de la Croatie, région qui ne lui est traditionnellement pas particulièrement favorable. Lors de la récente assemblée des actionnaires de Podravka, quatre nouveaux membres du Conseil de surveillance ont été nommés, remplaçant notamment deux hommes liés à l’opposition sociale-démocrate du SDP. Et malgré les bons résultats, le président de la direction a lui aussi été remercié.

Le HDZ ne s’était pas privé de critiquer le rachat du Slovène Žito, clamant que les parts de l’État dans le capital allait chuter sous les 20% et que c’était un moyen détourné pour le SDP de se maintenir à la tête de Podravka même après sa défaite aux législatives. C’est pourtant cette acquisition qui a permis à Podravka de voir son chiffre d’affaires bondir de 26% et ses bénéfices nets augmenter de 6% en 2016.

Le projet de rachat de l’entreprise pétrolière INA au hongrois MOL pourrait inciter l’État à privatiser Podravka. Le prologue à une possible nouvelle vague de privatisations a eu lieu en 2016 quand le gouvernement de Tihomir Orešković a retiré Podravka et sept autres grandes entreprises dans lequel l’État croate a des participations de la liste des entreprises stratégiques.

L’intérêt de qui ?

Toujours est-il que l’intérêt public ne sera sûrement pas prioritaire quelle que soit l’issue de cette opération… Nous avons d’un côté les intérêts des producteurs et des petits sous-traitants, qui se satisferaient sans doute que la structure actionnariale de Podravka ne change pas (25,4% des parts à l’État, 49% à des fonds de pension, 2,8% d’actions propres, et 22,7% à d’autres propriétaires), afin de ne pas se retrouver complètement soumis à une logique privée. De l’autre, les intérêts des consommateurs (pour ne pas dire leurs droits, auxquels on tient tant de nos jours), qui n’auraient sans doute rien contre une fusion de Podravka et d’Atlantic, ou une autre forme de privatisation, pourvu que le prix des produits baisse et que le choix augmente.

Ce qui nous semble aujourd’hui de la pure science-fiction, fonctionnait pourtant ainsi il n’y a encore pas si longtemps : « Les organisations de travail en commun qui produisent, et vendent, des biens, ou proposent des services à la consommation directe des citoyens, doivent créer les conditions nécessaires à et encourager les consommateurs de biens et consommateurs de services à s’organiser, dans le but d’estimer et de déterminer quels sont leurs besoins et intérêts, et de planifier et harmoniser la production et la consommation sur une base durable ». Mais ceci est une autre histoire…

 

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