Yougonostalgie : l’architecture balnéaire titiste, avant-garde méconnue

Source Courrier des Balkans

Conçus dans les années 1960 pour attirer les touristes occidentaux et servir de vitrine internationale du socialisme à la sauce Tito, les grands hôtels yougoslaves sur le littoral de l’Adriatique  sont aujourd’hui le plus souvent à l’abandon.

« Venez voir la vérité ! ». C’est avec ce slogan que dans les années 1950, la Yougoslavie invitait les touristes européens et américains à venir découvrir le succès du socialisme titiste et, par conséquent, les mensonges du stalinisme

Les touristes affluaient en foule (j’en ai fait partie !) et il fallait bien les loger quelque part. C’est ainsi que la côte adriatique est devenue un grand chantier. Des centaines d’hôtels ont vu le jour sur la côte. En plus de servir la promotion du socialisme, le tourisme était un outil indispensable au renforcement de la conscience nationale, à la construction du « nouvel homme socialiste », à la modernisation de la société…

Aujourd’hui, en Croatie, on rejette en bloc toutes les réussites du socialisme..

Des « temples incas » sur la côte adriatique

« Peut-être que ces hôtels ne sont pas intéressants aux yeux des Yougoslaves. Mais nous, ils nous passionnent. Il y en a qui sont de vrais monuments architecturaux à l’échelle internationale, surtout si on prend en compte les conditions précaires dans lesquelles ils ont été construits », affirme Mihael Zinganel. Citons l’hôtel Maestral à Brela, conçu par Ante Rožić, Matija Salaj et Bernardo Bernardini, que Zinganel dit être un chef-d’œuvre du modernisme. Citons aussi le Kroacija à Cavtat, de Slobodan Miličević, « super-original ». Ou encore le complexe aujourd’hui délabré qui accueillait les enfants des employés de l’armée à Krvavica, conçu par Rikardo Marasović, et que Zinganel qualifie de « sensationnel ». Et la liste est longue…

L’architecture moderniste a commencé assez tôt en Croatie. La tradition remonte aux années 1930. Les hôtels ont été construits sur la côte en trois phases. D’abord, les années 1950. Il s’agissait alors de petits bâtiments modestes aux chambres au confort minimal. Ce type de politique architecturale était en phase avec le concept fordiste de « temps libre » qui sous-entendait les congés pays et les vacances pour la classe ouvrière. Dès la fin des années 1950, on a commencé à construire des édifices énormes, genre « Hilton », comme le Marjan de Split ou l’Ambasador de Opatija. Selon Mihael Zinganel, cette architecture est un reflet de la course vers le « monde libre », et ces bâtiments sont des « outils culturels contre le communisme ». Les « Hilton » yougoslaves suivaient le modèle américain : dans les grands salons, on pouvait voir des œuvres de grands artistes tels Edo Murtić ou Dušan Džamonja. Mais ils étaient inabordables pour un touriste lambda, ou même pour un touriste étranger de la classe moyenne. Enfin, dès le début des années 1960, les bâtiments les plus intéressants ont été construits. « Il est ici question de structuralisme et de brutalisme, et d’une utilisation excessive de béton. Jetez un coup d’œil à ces pyramides croates et à ces terrasses, leurs expérimentations avec l’espace et leur imbrication dans les falaises dalmates, on croirait que ces architectes ont fait des recherches sur les temples incas du Pérou… »

Le modernisme yougoslave s’exprime encore plus quand on le compare avec les pays du réalisme socialiste, comme la Bulgarie. Contrairement à la Yougoslavie, où des institutions indépendantes faisaient construire des plans architecturaux, en Bulgarie, toutes les commandes venaient du même bureau. « Après la guerre, le néoclassicisme stalinien domine et bloque l’évolution du modernisme. On construit des bâtiments immenses, des villes entières. À l’opposé, la Yougoslavie voulait s’inscrire en rupture avec Moscou. Le tourisme a joué un rôle très important dans la représentation de la politique que se faisait Tito », explique Mihael Zinganel.

Du socialisme au bling-bling et à la ruine

La politique avant-gardiste d’auto-perception de la Yougoslavie sur la scène internationale nécessitait des scènes impressionnantes sur le plan artistique. Tito était en mesure de démontrer le succès de sa politique de non-alignement, et les hôtels étaient à la fois des vitrines de ce mode de vie et des musées d’art contemporain. En comparaison, le capitalisme croate aura été un bien modeste bâtisseur… Selon Mihael Zinganel, depuis 1991, à peine 12 nouveaux hôtels ont été construits. À quoi s’ajoutent tous ceux qui aujourd’hui menacent ruine. Beaucoup de ces hôtels ont été mal rénovés. Leurs caractéristiques « socialistes » ont été mal camouflées par l’apparat du « bling bling », ou symbolisent le ratage des privatisations.

Mihael Zingarel ajoute qu’à l’époque du socialisme yougoslave, les hôtels n’étaient pas été conçus comme des jardins d’Éden, isolés et clôturés, pour touristes. Terrains de jeu, discothèques, piscines, salles de conférence, salles de danse… étaient ouverts à tous, aussi bien aux touristes internationaux qu’aux riverains. Les accès aux plages n’étaient évidemment pas interdits. Ces hôtels étaient pensés comme des biens publics, des espaces où l’on organisait des manifestations locales.

Souvenirs personnels

J’ai pour ma part le souvenir d’un séjour, il y a quelques années, non pas en Croatie, mais au Monténégro ; je devais effectuer une descente en rafting de le rivière Tara, et j’ai résidé quelques jours à Zabljak, petite ville du nord du Monténégro, dans le parc de Durmitor.

J’étais à l’hôtel « Planinka », un grand bâtiment comportant une centaine de chambres mais dont seules quelques unes étaient occupées ; dans le hall d’entrée des colonnes impressionnantes accueillaient le visiteur, des affiches défraichies vantant le tourisme familial, affiches dont certaines avaient glissé et ressemblaient à un accordéon dans leur cadre « trônaient » dans l’immense salle à manger dont j’imaginais le brouhaha à la grande époque du socialisme titiste. Un personnel pléthorique attendait (le mot au juste !) le client en fumant leur cigarette – je me souviens de ma réflexion :  »  l’économie de marché n’est pas arrivé jusque là !  » Dans la chambre, de lourds rideaux bordeaux, un superbe téléphone (à cadran bien sûr) vert pomme sur la table de nuit apportaient cette touche de charme suranné ; et, dans la salle de bain, les robinets, imperturbablement, égrenaient leur goutte à goutte !

Aucune ironie dans mon propos car j’avoue une certaine nostalgie de ces lieux improbables aujourd’hui disparus

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